EURONOISE90 Vol. 8 : Pump Up The Noise

A cette époque, les reines de Belgique et des Pays-Bas avaient des prénoms tout droit sortis d’un album d’Astérix. Un traité européen était signé à Maastricht, la ville la plus méridionale des Pays-Bas et coffee shop le plus proche de la France. Le destin des postes de douane de l’Union européenne était scellé peu de temps après à Schengen, au cœur de la Riviera luxembourgeoise. La Belgique volait haut dans le ciel en 1992, Dirk Frimout devenait le premier astronaute belge et « C’est arrivé près de chez vous » explosait le box-office. Film de fin d’études, le réalisateur Rémi Belvaux n’aurait peut-être pas osé le tourner quatre ans plus tard, après que les caméras du monde entier se soient braquées sur la maison de l’horreur de Marc Dutroux dans la banlieue de Charleroi.

Côté musique, c’est à la Hollande et à la Belgique que l’on doit ces refrains qui n’ont jamais paru autant d’actualité : « No no no no no no no no no, there’s no limit”, « Mais vous êtes fous ? Oh oui » ou le poignant “Oh an, oh an, oh an » de K’s Choice qui inonda l’Europe de ses larmes en 1996. Mais derrière tous ces cris et SOS, se cachent une impressionnante quantité de groupes qui gravitent pour bon nombre autour d’Anvers l’indie et d’Amsterdam la punk, les deux cœurs battants de la Benenoise.

Sommaire

Pays-Bas

  • Anarchy In Amsterdam : The Ex, Roof, De Kift, The Plot, Human Alert, Sumbur, Otolithen, Morzelpronk, Elektrik Hannes, De Raggende Manne, Donkey, Gone Bald, Blisters, De reizende Verkoper, Revenge Of The Carrots, Megakronkel, Pan Am
  • Frise et Pays-Bas de l’Est : It Dockumer Totaeltsje, Plan kruutntoone, LUL, The Nozems, Club Diana, Plover, Cords, The Nightblooms
  • Hollande du Sud et Brabant du Nord : Cheech wizard,Hard Headed Soul, Palinckx, Randell, Dull schiksal, Tresspassers W, Mam, Suimasen, Betty Ford Clinic

Belgique

  • Anvers : Bad Influence, Scale Sheer Surface, Maya, Quetzal, Deus, Evil Superstars, Mitsoobishy Jacson, Kiss My Jazz, Dead Man Ray, Lionell Horrowitz And His Combo, Gore Sluts, Lou Barlow/Rudy Trouvé, Nemo, Orange Black, Metal Molly, Sister Poo Poo
  • La Gantnoise : Vandal X, No Tomorrow Charlie, Hitch, Soulwax, Orange Pecco, Sexmachines
  • Limbourg et Brabant : JF Muck, Reiziger (aka Kosjer-d), Cornflames, Brassneck, Fence, Perverted By Desire
  • Bruxelles : La Muerte, Ghinzu, Patton
  • Et la Wallonoise dans tout ça : Hebriana, Blindfold, Arno Flexa Lyndo, Janet Adkins, Blutch, Petrograd, Kitchrippers, Placebo

Playlists

Pays-Bas

La conjecture de Dave stipule que plus un groupe hollandais est talentueux, plus son nom est court : Nits, Kift, NRA, Ex, …

Anarchy in Amsterdam

Des analyses en laboratoire ont montré une forte teneur en anarcho-punk dans la noise batave, due à l’altitude, à la présence de THC et surtout à l’influence décisive de The Ex (Wormer, Amsterdam). Né au début des années 80 dans un squat en banlieue d’Amsterdam, la vie d’un des groupes les plus importants de l’Histoire du bruit est marquée par l’arrivée de Andy Moore (guitariste des scottishs Dog Faced Hermans) au début des années 90 et par l’album « Scrabbling at the Lock », fruit de la collaboration du groupe avec le violoniste Tom Cora. Ce dernier collaborera également avec un ex-The Ex dans Roof.

State Of Shock par Portobello Bones et Cornu sur l’album « Portobello Amigos »
Sounds of Bells par Andy Moor et Isabelle Vigier (artiste française installée aux Pays-Bas)

Dog faced Hermans – The Ex : « Treat » (1990)

De Kift (Oostknollendam, Koog Aan de Zaan) est une fanfare punk dont un des membres est, tout comme The Ex, issu de l’école anarchopunk de Worner. L’usage des cuivres dans le punk batave est étonnamment répandu, preuve avec The Plot ou bien encore Human Alert (avec Jean Moreau de NRA).

Human Alert : « Bravo Boy » (1996) / « Circuit Chaos » (1998)

La scène amstellodamoise compte un bon nombre d’autres formations oscillant entre punk, jazz et expérimentations telles que Sumbur et Otolithen, Morzelpronk, Elektrik Hannes (Haarlem) ou bien encore De Raggende Manne (parfois lourdingue mais toujours en néerlandais).

De Raggende Manne : « Brandende Vlierbessen» (1991)

La ville possède également un rayon rock typiquement 90’s bien fourni. La musique de Donkey oscillant entre noise au swing tendu et shoegaze flottant fait du groupe une des têtes de gondole du rock amsterdamois. Un Donkey a débuté au sein de l’excellent groupe de végécore Revenge Of The Carrots (Zaanstad). La guitariste, Gaynor Haggerty, a quant à elle joué dans Witchknot un groupe anglais qui rappelle à certains moments… The Ex.
Gone Bald, l’autre tête d’affiche portée par le guitariste croate Ivica Košavić installé aux Pays-Bas a déjà été largement évoqué dans EURONOISE Vol. 3,. On retrouvait également le guitariste dans de multiples autres groupes tels que Blisters ou De Reizende Verkoper .

Il ne reste plus beaucoup de témoignages sonores du talent de Megakronkel et c’est vraiment dommage (une partie du groupe émergera du côté de l’Allemagne en compagnie d’un Robocop Kraus dans Bambi Davidson, cf EURONOISE vol. 6). Même chose pour Pan Am et son emo punk efficace.

Frise et Pays-Bas de l’est

Les habitants de la Frise parlent le frison, et dans cette langue « Lit my dy oankrûpe ? » signifie « Je peux te faire un câlin ? ».

Techniquement, It Dockumer Totaeltsje (Leeuwarden) est un groupe punk 80’s (dont la filiation avec The Ex ne fait aucun doute) mais une compile est sortie en 1990. Plan kruutntoone (Groningen) chante en néerlandais un art rock super bien.

It Douckumer Totaelsje

LUL (Leeuwarden) est un groupe de post-punk né à la fin des années 80 qui se réincarnera dans le groupe de post-rock Solbakken (que certains auront découvert grâce au disque de la collection In the Fishtank, en compagnie de Black Heart Procession).

LUL : « Hail the frisians » (1990), « Ueberlocation » (1991) , « Love the tiny Sums » (1993)

La noise se fait plutôt mélodique du côté de la ville de Deventer avec Cords et The Nightblooms.

Cords : Peel Session (1992) / « Taurus No Bull » (1993) / « Gasping » (1994) / « Hear! See! Feel! Taste! » (1996) / The Nightblooms : « The Nightblooms » (1991) / « 24 days at catastrofe café » (1993)

« 24 Days at Catastrophe Café » de The Nightblooms

La tendance mélodique dans le nord des Pays-Bas semble se confirmer avec The Nozems (Hedel), Club Diana (Nijmegen) ou la pop lo-fi de Plover (Overijssel).

The Nozems : « Lovely Sort Of Danger » (1991) , « Zen & Art Of Bonk ! » (1993) / Club Diana / Plover : « To the south » (1996)

Hollande du Sud et Brabant du Nord

« Jarwomb » de Cheech wizard (Rotterdam) démarre par quelques arpèges qui se font rapidement écrabouillés par un riff bulldozer. Tout l’album est du même acabit : délicat et tortueux. Un grand groupe.

Le sud des Pays-Bas héberge en son sein des cousins plus ou moins éloignés de la figure tutélaire de The Ex : que ce soit à Eindhoven avec Hard Headed Soul et cette impro enregistrée à Zagreb en 1992, à Tilburg (Palinckx), Lamswaarden en Zélande (Randell) ou bien encore à Rotterdam avec le punk à trompette jazzy de Dull Schiksal, auteur notamment en 1992 de cet album au titre évocateur « Neem Die Pijp Uit Je Muil, Jij Hond » qui inspira une célèbre troupe de comédiens français.

Palinckx : « The psychedelic years » (1995) , « It’s Frontal Dog » (1998) / Randell : « Klein Klamers » (1990) / Dull Schiksal : « Ambish » (1997)

Tresspassers W (La Hayes) est clairement rattaché à la période post-punk. Expérimental mais parfois ça tabasse.

Même constat pour Mam (Tilburg) mais eux, en plus, ils jouaient en pyjama.

Mam

« Aimez-vous Tresspassers W ? » (1990)

Le tour d’horizon de la noise des Pays-Bas se termine avec Suimasen (Eindhoven) qui fait du post rock et Betty Ford Clinic (Noord-Graband), auteur en 1992 d’un album grunge expérimental zinzin au nom ô combien évocateur : « Tralalapompompom ».

Suimasen : « Suimasen » (2000) / Betty Ford Clinic : « Tralalapompompom » (1992)

« La Mort en Direct » de Suimasen

Belgique

La constitution belge est claire : « La Belgique est un État fédéral qui se compose des communautés et des régions ». Le système politique du pays est donc organisé autour d’un état fédéral doté d’un parlement, subdivisé en trois communautés (néerlandophone, francophone et germanophone) elles-mêmes chacune dotée d’un parlement, et de trois régions (Flandres, Wallonie et Bruxelles-Capitale) également munies d’un parlement et qui correspondent à une subdivision du pays différente de celle des communautés puisque la région Bruxelles-Capitale est incluse à la fois dans les communautés francophone et flamande (bien que géographiquement située à l’intérieur de la région Flandre) mais qu’a contrario la communauté germanophone est incluse dans la région wallonne. Chacune de ces régions est elle-même divisée en provinces (à l’exception de la région Bruxelles-Capitale) telles que la province du Luxembourg par exemple. Attention, petit piège, la Lorraine belge est une région culturelle mais n’est ni une région ni une province.

NB : Pour des raisons évidentes de santé mentale, l’organisation de cette partie ne se calquera pas à 100% sur la division administrative de la Belgique.

Anvers

Anvers compte quelques formations qui font de la musique abrupte en droite lignée du punk. Le bassiste de Bad Influence a joué dans Chung, un groupe de Brême ainsi que des formations anglaises. Dans la même aire de jeu, Scale Sheer Surface proposait un punk noise vitaminé. Un peu plus loin, Maya distillait une musique psychédélique ultra efficace.

Bad Influence « New Age Witch Hunt » (1992) / « Afterbirth » (1995) / Maya : « Slow Escape » (1996)

Quetzal produisait un post-hardcore hyper efficace, son album de 1998, « The message is bleeding » est un modèle du genre. Un second album tout aussi bon est sorti en 2001 .

Une partie du groupe s’est réinventé en un In-Kata tout aussi bon.

« The messenger lies bleeding » (1998)

Si la plus grande ville du pays est célèbre pour ses diamantaires, le vrai joyau de la ville c’est bien sûr dEUS. Le premier tube influencé par Sonic Youth et Captain Beefheart en a marqué plus d’un à sa sortie en 1994.

« Worst case scenario » (1994) / « My sister is my clock » (1995) / « A bar under the sea » (1996) / « The Ideal crash » (1998)

Evil superstars (Heusden-Zolder / Anvers) est le groupe de Mauro Pawlowki, musicien omniprésent de la scène anversoise, qui abandonnera le Malin pour rejoindre sept ans plus tard la divinité anversoise en 2005 sur l’album « Pocket Revolution ». Evil superstar est coupable d’un « Satan in my Ass » que l’on pourrait qualifier de typiquement anversois, i.e. harmonieusement bancal.

« Love is okay » (1996) / « Boogie-Children-R-Us » (1998)

Pawlowski a également sévi dans Mitsoobishy Jacson, dans une veine plus apaisée, et Kiss My Jazz, combo jazz avec un sévère pète au casque mais pas que.

Kiss my jazz : « In Doc’s Place Friday Evening » (1996) , « In the Lost Souls Convention » (1997) , « In A Service Station » (1999)

Kerosene N°8, 1999
Abus Dangereux N°48, octobre 1996

Kiss My Jazz a compté dans ses rangs une autre figure de la scène anversoise, Rudy Trouvé, qui a évidemment officié au sein de Deus. Il connaitra aussi le succès avec Dead Man Ray. Il a également joué dans Lionell Horrowitz And His Combo (bricopop flamboyante) et Gore Slut, dans un style pop grunge lo-fi. Il a accessoirement enregistré un disque avec avec Lou Barlow de Sebadoh et Dinosaur Jr en 2000.

« Au bain Marie » de Lionell Horrowitz And His Combo

Gore Sluts : « These Days Are The Quiet Kind » (1997) / « Above The Lisa Drugstore » (1998) / Lou Barlow/Rudy Trouvé (2000)

Abus Dangereux N°69, décembre 2000

Au rayon noisy-pop-grunge, Anvers a hébergé des formations telles que Nemo, Orange black (Kontich) ou bien encore Metal Molly avec un membre de Sister Poo Poo (le groupe de Kurt Vandercoben qui formera plus tard Millionaire et jouera dans Eagle Of death Metal).

Nemo : « Dum dada » (1995) , « Popmusics » (1995) / Metal Molly : « Surgery For Zebra » (1995), « The Golden Country® » (2000)

La Gantnoise

Gant, la deuxième ville du pays, est remplie d’universités et d’étudiants alcoolisés. Question noise, on est sur du lourd. Vandal X ne sont que deux mais leur musique pèse trois tonnes.

No Tomorrow Charlie délivre un noise-rock hyper efficace à la basse prépondérante. Hitch (Kortrijk/Ghent) est un chouia plus mélodique, l’album « Out of the light, into the fire » est extrêmement convaincant.

No tomorrow Charlie : « As The Sky Moves » (1999) / Hitch : « Out of the light, into the fire » (1999)

Earthquake N°20, novembre 1991

Plusieurs groupes indie rock provenaient de Gant, comme Orange Pecco, Sexmachines et surtout Soulwax, qui a démarré sa carrière par une pop grungy sous l’influence des Poesies avant de partir vers d’autres cieux plus electro sous le nom de 2 many DJ’s,

Soulwax : « Leave the story untold » (1996) « Much Against Everyone’s Advice » (1998)

Limbourg et Brabant

Il est indiqué sur Wikipedia qu’Hasselt, le chef-lieu de la province du Limbourg, est devenue une belle et agréable ville de taille moyenne et ça, c’est super. La province possède une exclave située entre les Pays-Bas et Liège tandis que la province du Brabant belge n’est pas du tout collée à celle du Brabant du Nord néerlandais et ça aussi c’est super.

JF Muck (Leuven ? Gand ?) a enregistré son album au Black Box Studio, le résultat est typiquement chicagoan avec un petit je ne sais quoi de belge dans la voix.

JF Muck : « Wood And Iron » (2000)

Reiziger (initialement Kosjer-d) (Hechtel-Eksel) rappelle un groupe comme The Van Pelt et ce n’est pas un mince compliment. Cornflames (Ham) verse dans l’emo et pas qu’un peu, tout comme Brassneck (Leuven).

Kosjer d : « Kosjer d » (1995) / Cornflames / Brassneck : « Repeat after me » (1997)

Fence (Hasselt) aurait pu s’appeler Pflavemment et ne parlez pas de vulgaire clone, Fence n’a pas à rougir à côté du célèbre groupe de slackers ricain. Perverted by Desire (Nieuwerkerken) faisait du rock noisy.

Fence : « The Return of Geronimo » (2000)

Perverted by desire : « Kuvun Huuto » (1993) / « For Lonely Men to Jerk off to » (1996)

Bruxelles : capitale de la Belgique, de l’Europe mais pas de la Wallonie

Malheur à celui qui dira à un Bruxellois qu’il est wallon, il sera condamné à écouter La Muerte (Bruxelles) et son blues death rock massif jusqu’à la fin des temps.

Plus léger, Ghinzu (Bruxelles) connaitra la gloire dans les années 2000 mais son 1er album sorti en 1999 contenait déjà les ingrédients du succès, à savoir du rock péchu, des mélodies accrocheuses et ce qu’il faut de folie d’outre-Quiévrain.

« Electronic Jacuzzi » (1999)

Patton (Bruxelles) a sorti deux albums de son rock cérébral chez Prohibited records, version apaisée de la tendance ricaine à tout compliquer chère à Colossamite ou US Maple.

Patton dans Kerosene N°7, automne 1998

Et la wallonoise dans tout ça ?

Hebriana partage un split avec les suédois de Leiah (dont on avait déjà parlé sur noise-moi) mais impossible à dire s’ils sont wallons ou flamands. Blindfold (Menin) ne doit pas être confondu avec le groupe franc-comptois du même nom. Pour Arno (Ostende), putain putain c’est vachement bien mais il n’est pas wallon non plus. La noise wallonne est un mystère digne de celui des tueurs du Brabant.

Un des seuls représentants identifiés vaut le détour : Janet Adkins (Honelles), sorte de Sonic Youth accompagné de Tom Waits ou Making Planes for Stars.

Janet Adkins

Sinon, Flexa Lyndo (Namur) pratiquait un indie rock sympathique et Blutch (Mons) pourrait être surnommé les Melvins de Mons, les Melvons.

Abus Dangereux N°60, mars 1999

Le Luxembourg comptait quelques groupes comme Petrograd ou Kitchrippers. Mais surtout, c’est au Luxembourg que se sont rencontrés les deux membres de Placebo qui, avant de faire de la soupe en tetrapack, avaient l’art de cuisiner de bons petits plats bien noisy. Et tant pis s’ils ont commencé à faire de la musique une fois de retour à Londres, Placebo est un groupe luxembourgeois, un point c’est tout.

Petrograd : « Isabelle » (1996)