EURONOISE90 Vol. 5 : Le Pôle Noise

En Scandinavie, il fait froid, le soleil est déjà couché à l’heure du goûter la moitié de l’année et les gens parlent l’allemand avec l’accent portugais. Dans les années 90 leur modèle social était constamment cité en exemple, mais le paquet de clopes coûtait déjà 60 balles, tu parles d’un modèle. A la même époque, la moitié de la population islandaise écrivait des polars ou jouait avec Björk, Gus Gus ou Sigur Ros. La seule chose que l’on connaissait venant de Finlande, c’étaient des pilotes de rallye qui roulaient en Peugeot. Et puis on a appris que le téléphone Nokia qu’on avait dans nos poches n’était pas Japonais mais Finlandais. Tout comme le réalisateur Kaurismaki d’ailleurs, mais c’est le Danemark qui se révélait en tant que place forte du cinéma, grâce à Thomas Vintenberg et Lars Von Trier. Le groupe Aqua provoquait l’une des plus graves marrées noires auditives de l’histoire avec son « Barbie Girl » tandis que sur l’autre rive de la Baltique, le tube d’Ace Of Base était à peine plus supportable (ou pas). La classe de Stéphane Edberg et la sorcellerie de Jan-Ove Waldner faisaient de la Suède la championne incontestée de la raquette et Umeå, une ville moyenne au bord de la baie de Botnie, devenait le paradis du punk hardcore avec Refused pour dieu. La Norvège, elle, était number one en sport d’hiver, PIB, IDH et surtout humour grâce à sa sémillante scène black metal, mais gisait dans les profondeurs du classement noise…

Sommaire

  • Finlande : Radiopuhelimet, Luxury Spit, Ektroverde, Submerged, Rastas, Brüssel Kaupallinen, Death Trip, Electric Blue Peggy Sue And The Revolutionions From Mars, The Leo Bugariloves, Mieskuoro, Huutajat, Deep Turtle, Circle, Eturivi, The Prow, Trouble Bound Gospel, Isebel’s Pain, Sweetheart, Cosmo Jones Beat Machine, Kirvasto, 22-pisteprekko, Jimi Tenor And His Shamans, Liimanarina, Keuhkot, Kemialliset stävät, Puhelinkoppi, Can Can Heads, The Vaccuum cleaners
  • Danemark : Mob, Grind, Amstrong, Lack, Thau, Tothe international, The Triangle, Picnic, Under Byen, Murmur, Speaker Bite Me
  • Islande : Björk, Sigur Ros, Andhéri, Mum, Pornopop, Curver, Minus, Ham
  • Norvège : Motorpsycho, Albino Slug, Bud, When, Morfar Hus
  • Suède : Brainbombs, Haystack, Serial Cynic, Bob Hund, Whale, Twelve Caesars, Breach, Fireside, Far appart, Leiah, Honey Is Cool, Starmarket, Last Days Of April, Brick, Refused, The (International) Noise Conspiracy, Abhinanda, The Hives, Union Carbide Productions, Seamonster, Logcabin, The Wannadies, Pleasurehouse, Popundret, This Perfect Day, Souls

Playlists (YT plus fournie)

Finlande

Un pays ne peut pas avoir une expression pour dire « se prendre une cuite en slip » (kalsarikänni), organiser des championnats d’air guitar, de portée d’épouse, de course à la barre à mines, de pèche sur glace en été, et avoir un sport national aux règles incompréhensibles (le Pesäpallo) sans que cela ne déteigne sur sa musique.

La Marseillaise par Mieskuoro Huutajat (Oulu)

Radiopuhelimet (Oulu) est une sorte de Jesus Lizard d’Ostrobotnie du Nord. On retrouve des bouts de Radiopuhelimet dans un Luxury Spit tout aussi inspiré et dans un Ektroverde space jazz. Le batteur du groupe est à l’’origine du label Bad Vugum qui a sorti la moitié des disques cités dans cet partie.

Chaine YT de Radiopuhelimet

La Finlande est le pays des mille lacs, et de presque autant de groupes de noise :

Deep Turtle : « Snakefish » (1992), « There’s A Vomitsprinkler In My Liverriver » (1994), « Flutina » (1995) / Mother Against Sex Association : « Shut up and Look Stupid » (1997) / Psychoplasma : « Until we met 1 », « Until we met 2 »

Abus Dangereux Face 33, octobre 1993

Trouble Bound Gospel (Turku), Sweetheart (Hamina) et Electric Blue Peggy Sue And The Revolutionions From Mars (Oulu) se posent en John Banquise Explosion redoutablement efficaces et délicieusement barrés. Quant à Isebel’s Pain (kuvola), le groupe a un côté Gallon Drunk.

Trouble Bound Gospel : « The Heat’s On! » (1997), « Trouble Bound Gospel » (2000) / Sweetheart : « Well-Dressed Meat » (1992), « An Ordinary Family Visits Hell » (1994), « Intoxicated Boom Boom » (1996), « Stitches Removal Day » (1998)

Au rayon psyche-noise-shoegaze-stoner, Circle (Pori) a été plus que productif, Death Trip (Oulu) beaucoup moins, mais son côté deglingo fonctionne plutôt bien.

Au rayon noise à grain :

Liimanarina : « Spermarket » (1995) / Keuhkot : « Mitä Otat Mukaan Muistoksi Sivistyksestä » (1996), « Ruskea Aikakirja » (1998), « Minun Käy Sääliksi Bilharzialoista » (2000)

Avant de verser dans le funk rétrofuturiste en avance sur son temps, Jimi Tenor innovait déjà grâce au post-funk industriel parfum punk givré de Jimi Tenor And His Shamans (Lahti, Helsinki). L’album « Mekanoid » (1990) est un chef-d’œuvre de fusion des folies.

Playlist Jimi Tenor and his Shamans

Un peu dans cette même tradition finlandaise, Ovalki (Pori) fait dans le funky groovie jazzy noisy.

Ovalki : « Cobol » (1997)

La grosse teuf blues déjantée Cosmo Jones Beat Machine (Varpaisjärvi) renverse tout sur son passage. Kirvasto est de son côté gentiment dérangé.

Cosmo Jones Beat Machine : « My Style Is Eurostyle » (2000)

Enfin, même s’il n’a jamais fait beaucoup de boucan, 22-pistepirkko (Utajärvi, Helsinski) symbolise finalement assez bien le rock finlandais souvent proche de ses racines et celles du blues, mais avec un pète au casque.

22-Pisterpikko : « Big Lupu » (1992) / « Rumble City, Lala Land » (1994) / « Eleven » (1998)

Jimi Tenor & His Shamans – 380V (Le Petomane)

Danemark

Hors de Copenhague, point de salut (sauf mention contraire).

Mob alterne les morceaux intenses qui rappellent Sonic Youth, les fleurons de la scène emo ricaine et les arrêts au stand fort à propos.

« And this was a good dat » (1999)

Picnic cuisinait une popotte un peu bourrative entre math rock et fusion. Avant de sortir des albums notables dans les années 2000, Lack était au siècle dernier un peu dur sous la dent.   

Picnic : « Lemming Nation » (1995) / Lack : « My owne private Hiroshima » (1999)

Le mec derrière Grind a commencé par de l’EBM au sein de Institute For The Criminally Insane. Puis il a cédé aux sirènes électriques avec Grind, un élégant mélange de mélodies et de distorsion. Après deux albums le projet se transforme en Amstrong  qui ajoute du trip-hop dans la tambouille noisy avec un résultat toujours aussi bon

Thau faisait de la pop qui regorge de beaux moments et de petits bruits. A ne pas confondre avec Tothe international aka Dead Tothe qui avait une approche plus bricolo lo-fi comme si Beck jouait avec Pavement.

Thau / Tothe International

Dans la veine grunge mélodique Murmur qui deviendra par la suite Speaker bite me se défend extrêmement bien.

Murmur : « Sexpowder 2000 Volts » (1995) / Speaker bite me

The Triangle (Aabenraa, Copenhague) a sorti un unique album, naviguant entre emo pop et rock plus intense, comme l’incroyable dernier morceau de l’album, « Biker Jens ». Silo produisait une musique aussi redevable au post-rock qu’aux musiques électroniques. Under byen (Aarhus) est très pop, mais ce petit côté Björk dans le chant est une transition parfaite pour explorer à présent l’Islande.

The Triangle : « the osutlers from Mars » (2000) / Silo : « Instar » (1998) / Under Byen : « Kyst » (1999)

Islande

Hors de Reykjavík, point de salut (sauf mention contraire).

Pour le monde entier, Sigur Ros (Reykjavík) a débarqué sur terre en 1999 à bord de son « Ágaetis byrjun ». Mais Sigur Ros avait déjà atterri en 1997 avec « Von » pourtant bien plus facile à prononcer. Björk, elle, ne fait presque plus de bruit avec les Sugarcubes ou en solo.

Andhéri (Reykjavík)  est le groupe qui faisait des petits bruits pop en 1997 sur « Fallegir Ósigrar » avant de muer en Mum et ses petits bruits électro en 1999.

Mum : « Yesterday Was Dramatic – Today Is OK » (1999)

Pornopop (Reykjavík) ne sait pas choisir entre ses influences shoegaze et électro et c’est une très bonne chose. Curver (Reykjavík)  ne sait pas non plus sur quel pied danser, tantôt pop, tantôt Spacemen 3, tantôt plus bruitiste.

Pornopop : « Blue » (1997)  / Curver : « Februar » (1995), « Sjo » (1997)

Minus (Reykjavík) est islandais comme Björk mais sonne plutôt comme Botch. Le chanteur de Ham (Kópavogur) ferait passer celui de Laibach pour un petit chanteur à la croix de bois. Le seul groupe qui ne vient pas de la capitale islandaise. En même temps, Kópavogur est à 10 bornes de Reykjavík.

Minus : « Hey Johnny » (1999)

Norvège

La noise est quasi absente des terres norvégiennes, conséquence d’une Saint Barthélénoise ourdie par le black metal local ?

Il n’y a guère qu’un groupe qui a échappé au massacre mais au prix d’un changement d’identité à chaque album : Motorpsycho. Les Trondheimois ont été tantôt hard rock avec du poil aux pattes, country, Sonic Youth en pattes d’eph, ou bien encore stoner Bossa Nova accompagné d’un cœur de chant grégorien. Motorpsycho laisse derrière lui un chapelet de superbes morceaux, quel que soit le style (mais tout de même une nette préférence pour la période 96-98 avec les deux sommets que sont « Blissard » et « Angels And Daemons At Play »).

« Lobotomizer » (1991) / « Soothe » (1992) / « Demon Box » (1993) / « The Tussler » / « Timothy’s Monster » (1994) / « Blissard » (1996) / « Angels And Daemons At Play » (1998) / « Trust Us » (1998) / « Let Them Eat Cake » (2000)

Et à part Motorpsycho ? When (Oslo) est une espèce de fanfare électronique et bruitiste.  Albino Slug (Trondheim) est inécoutable (attention, contient des traces de grindcore et de black metal). Bud (Trondheim) n’est guère en meilleure forme et Morfars Hus n’a laissé qu’une démo avant de disparaître de la circulation. 
Comme par hasard.

Albino Slug : « Barrabas » (1994) / Bud « Please the pigs » (1994) / Morfars Hus : « Homonoton » (1992) 

Au milieu de cette terre dévastée, une anomalie poitevine : Les Petits Fiers, un groupe français qui a sorti un album en 1993 sur le label norvégien dBut (le batteur du groupe a joué par la suite dans Rogojine).

Suède

La Suède est deux fois plus peuplé que ses voisins, c’est donc naturel que le pays soit un gros pourvoyeur de groupes. Mais d’aussi bons, ça reste un mystère.

Brainbombs (Hudiksvall) était abrasif, incantatoire, de la no wave hypnotique marquée de quelques balafres de blues. On retrouvera les musiciens dans moult projets comme FCOC, No BallsOrchestra Of Constant Distress.

« Genius And Brutality…Taste And Power » (1994)

Echappatoire rock de Ulf Cederlund (guitariste du groupe death metal Entombed), Haystack (Stockholm) rappelle les plus belles signatures de Amphetamine Records et parfois même Nirvana.

Le son de Serial Cynic (Lund) est bien rêche et tortueux, magnifié par une voix féminine extrêmement convaincante.

Serial Cynic : « Oh Joy, Oh Rapture » / « Manifesto Pessimisto » (1999)

Refused (Umeå) est le groupe le plus célèbre de Suède juste derrière ABBA (ou presque). On ne compte plus les side-projects et autres aventures des membres du groupe. Parmi les plus marquants : Fire ! Orchestra, un superbe jazz band noise, et bien sûr la formation garage punk The (International) Noise Conspiracy. Autre groupe phare de la scène de Umeå, Abhinanda a trois albums de rock hardcore à son actif. Dernier échantillon Umeån, Brick produisait un excellent (post) hardcore et, point notable, le chant en anglais sent bon les krisprolls.

Refused / The (International Noise Conspiracy) : « Survival Sickness » (2000) Abhinanda / Bricks : « Suomi » (1996) / « Volvoland » (1997)

Breach et Fireside sont nés des cendres d’un groupe punk de la ville de Luleå, situé aux confins de la baie de Botnie. Le premier faisait honneur aux mines de fer de la région. Le second était tiraillé entre Quicksand et des aspirations plus mélodiques. Les ricains ont gagné les premières batailles avant de se faire balayer à la fin du siècle dernier par la pop. Fireside est revenu en pleine forme en 2022 après 20 ans d’arrêt.

Breach : « Outline » (1994) / « Friction » (1995) / « It’s me God » (1997) / « Venom » (1999)

Far appart (Luleå) et Leiah (Gävle) évoluaient dans une veine emö pas désagréable, avec le risque inhérent au style d’avoir des mélodies frôlant parfois la variet’. Starmarket (Pitea) et Last Days Of April (Sigtuna) utilisaient les même ingrédients, mais dans un esprit un peu plus punk à roulettes pour le premier, plus pop pour le second.

Far Apart : « Hazel » (1997) / Leiah : « Mood Shifting Tones » (1999), « The Tigra Songs » (2000) / Starmarket : « Sunday’s worst ennemy » (1997), « Four Hours Light » (1999) / Last Days Of April : « Rainmaker » (1998)

Nettement plus calme, Seamonster (Huskvarna) épate avec son post-rock / motogaze. Logcabin a sorti un split avec Oma Yang en 1999 plutôt posé contenant un « Too Tikki » énervé.

Seamonseter : « You May Unfasten Your Seatbelts » (1999), « Tsunamin Audio Prism » (2000) /  Split album Logcabin/Oma Yang (1999)

Bob Hund (Stockholm) évoque parfois un Robocop Kraus en version suédoise.

« Bob Hund » (1994) / « Martin Kann » (1996) /  « Jag Rear Ut Min Själ! Allt Skall Bort!!! » (1998) / « Sover Aldrig » (1999)

A la différence de Bob Hound, Souls (Helsingborg) et Honey Is Cool (Göteborg) chantaient en anglais. Ce dernier est le groupe d’une certaine Karin Dreijer qui formera par la suite avec son frère le duo électro culte The Knife puis évoluera en solo sous le nom de Fever Ray.

Souls / Honey Is Cool : « Crazy Love » (1997), « Early Morning Are You Working ? » (1999)

Avec son garage rock survitaminé, The Hives (Fagersta) se défend pas mal niveau notoriété. Union Carbide Productions (Göteborg) en revanche n’a jamais connu le succès et c’est bien dommage.

The Hives : « Barely Legal » (1997), « Vedi Veni Vicious » (2000) / Union Carbide Productions

Le mélange rock trip-hop farfelu de Whale (Stockholm) a eu sa petite heure de gloire.

Whale : « We Care » (1995), « All Disco Dance Must End In Broken Bones » (1998)

Chester Copperpot était un weezer glacé, Twelve Caesars (Stockholm) troussait de belles mélodies.

Outre The Wannadies qui a eu l’occasion de rayonner à travers l’Europe, la ville de Skellefteå a été le théâtre d’un étrange phénomène dans les années 90, tissant un lien entre ses groupes pop et la France : « Marseille » de Pleasurehouse, Popundret qui ne savait pas bien situer les Internationaux de France dans « Montmartre 15 40 » ou bien encore This Perfect Day et son « Postcards Summers » aux couleurs du Roussillon. Ça sent les classes vertes à Port Carbarès et les séjours Erasmus à la fac de Luminy.

 The Wannadies

Le raid cap nord se termine par l’équivalent en pochette de disque à un ragoût de Dauphin dans les iles Féroé et un album groenlandais certainement pas bruitiste mais intitulé « Ullungullu Illungullu Inuuningullu Tumerparpaartoralungit », tout est dit.